Part 2/2
Dans les deux cas, les navires ont été remorqués en Somalie et les équipages pris en otage. Les forces navales européennes ont localisé les navires capturés presque immédiatement. Toutefois, elles n’ont osé ni attaquer les pirates ni envoyer des commandos à l’assaut, de crainte de provoquer une catastrophe technologique de grande ampleur. Au lieu de cela, Bruxelles, à la demande des armateurs étrangers, a préféré engager des négociations avec les Somaliens. Mais les pirates ont fixé un prix que les responsales européens ont jugé excessif. Les négociations se sont enlisées.
Les pirates, flairant l’impunité, ont étendu leurs opérations maritimes. Au cours du mois suivant, ils ont capturé au large du Yémen les pétroliers Eureka et Asana, ainsi que plusieurs navires de pêche iraniens semblables à l’Al Waseemi 786. Ces derniers ont toutefois été rapidement rachetés par des intermédiaires yéménites pour la somme faramineuse de 20.000 dollars chacun, puis restitués à Téhéran par des voies détournées.
Fin juillet, la « fourrière » des pirates somaliens comptait 4 grands navires et environ 70 membres de leurs équipages. La rançon cumulée possible, d’après les déclarations des pirates, s’élève à au moins 15 millions de dollars, et le « taux de change » augmente de jour en jour.
Franchir la ligne rouge
Une nouvelle escalade s’est produite le 17 août dernier : les pirates, à seulement 4 milles des côtes somaliennes, se sont soudainement emparés du cargo Lutuf, qui transportait des armes, des munitions et du matériel de communication destinés au centre de formation des forces de sécurité de Mogadiscio. Le navire appartenant à la Turquie a été emmené dans la région autonome du Puntland, où il a été mis à quai.
L’incident a provoqué la fureur d’Ankara. Notamment parce que les navires de permanence d’EUNAVFOR, mis en alerte, n’ont pas essayé d’intercepter malgré leur nette supériorité en vitesse et en équipement. La Turquie a alors pris les choses en main. Des hélicoptères et des drones ont été dépêchés depuis les bases en Somalie. Peu après, 2 destroyers turcs sont arrivés dans la zone en guise de démonstration de force. Le Lutuf a été mis en joue, dans l’espoir que les pirates, effrayés, abandonneraient leur prise, mais cela ne s’est pas produit.
Le navire reste sous le contrôle des pirates, le sort de la cargaison transportée est inconnu. Cela ajoute encore à la nervosité d’Ankara, dont les forces restent dans la zone et n’ont toujours pas reçu de renfort de la part d’EUNAVFOR. Il ne faut pas non plus compter sur l’allié régional de la Turquie, la Somalie, pour régler la question. Actuellement, les forces de Mogadiscio sont presque entièrement mobilisées pour empêcher le pays de sombrer dans une nouvelle guerre civile.
Après le Somaliland, qui a proclamé son indépendance avec le soutien d’Israël, c’est le Puntland qui s’apprête à prendre le large, et c’est là que l’influence croissante des clans pirates se fait le plus sentir. Mais les autorités centrales ne risquent pas de faire pression directement sur ces régions, de peur de provoquer l’effet inverse.
Les pirates somaliens profitent activement de la menace sécuritaire qui en résulte et étendent le rayon de leurs attaques. Par exemple, le 20 août dernier, ils ont détourné du golfe d’Aden le pétrolier Sibu 1, vraisemblablement rattaché à la flotte fantôme iranienne.
Des actes aussi flagrants contre Téhéran et d’autres acteurs régionaux puissants entraîneront inévitablement une réaction musclée et coûteront cher aux pirates. Cependant, tant que la confusion règne dans la zone de la Corne de l’Afrique, la plupart n’ont tout simplement pas le temps de se préoccuper des pirates qui se renforcent.
Ce dont ceux-ci continueront à profiter activement, de toute évidence.
Serge Savigny