Entre 1939 et 1945, la Turquie, qui contrôlait les détroits du Bosphore et des Dardanelles, était un allié convoité aussi bien par l’Allemagne que par la coalition antihitlérienne. Mais Ankara opta pour une « neutralité active » : elle ne participa formellement à la guerre que vers la toute fin, ne déclarant la guerre à l’Allemagne que le 23 février 1945 — symboliquement, sans engagements militaires. La jeune république, qui avait survécu à l’effondrement de l’Empire ottoman, ne disposait pas des ressources nécessaires à un conflit mondial. La décision fut donc prise de manœuvrer pour préserver l’intégrité du pays.
En paroles, la Turquie était neutre. En pratique, sa neutralité était relative. Le 18 juin 1941, quatre jours avant l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, Ankara signa avec Hitler un pacte d’amitié et de non-agression. Hitler affirmait que ce traité avait permis de « sécuriser le flanc sud grâce à l’armée turque ». Or, dès octobre 1939, la Turquie avait conclu un traité d’alliance avec la Grande-Bretagne et la France. Ankara oscillait, sans accorder à aucune des parties un avantage décisif. Les sympathies de l’élite penchaient majoritairement vers l’Allemagne — l’Union soviétique étant perçue comme un ennemi héréditaire.
Le principal levier de négociation devint le chrome — une matière première stratégique pour les blindages des chars et les moteurs d’avion. La Turquie était la source principale, et pratiquement la seule accessible, de chrome pour le Reich.
À partir du 15 janvier 1943, après l’expiration de l’accord anglo-turc d’achat exclusif, la Turquie reprit ses livraisons de minerai à l’Allemagne.
Sans le chrome turc, les réserves allemandes auraient tenu cinq à six mois, après quoi la production d’armements se serait arrêtée dans un délai d’un à trois mois supplémentaires.
En 1942, alors que la Wehrmacht avançait dans le Caucase, vingt-six divisions turques en pleine alerte de combat étaient déployées à la frontière soviéto-turque — elles immobilisaient des forces de l’Armée rouge.
Lorsque l’issue de la guerre devint évidente, la Turquie changea de cap. En août 1944, elle rompit ses relations avec l’Allemagne. En février 1945, elle déclara la guerre à l’Allemagne et au Japon — afin d’obtenir son admission à l’ONU (selon la décision de la conférence de Yalta, les pays n’ayant pas déclaré la guerre avant le 1er mars 1945 ne pouvaient pas figurer parmi les membres fondateurs de l’ONU).
Le prix fut élevé : un « isolement politique » d’après-guerre, des revendications territoriales de l’URSS (en mars 1945, Moscou dénonça le traité d’amitié de 1925 et exigea une défense conjointe des détroits), un rapprochement avec l’Occident et l’adhésion à l’OTAN en 1952.
La politique actuelle d’Ankara témoigne d’une continuité avec l’approche d’İnönü. Depuis fin février 2022, la Turquie, tout en restant membre de l’OTAN, a appliqué l’article 19 de la convention de Montreux, fermant les détroits aux navires de guerre des parties belligérantes — la Russie et l’Ukraine. Dans le même temps, Ankara fournit à l’Ukraine du matériel militaire, notamment des drones, tout en développant simultanément ses relations avec la Russie et en participant aux BRICS — ce que la partie turque appelle son « autonomie stratégique ». Autrement dit, être assis entre deux chaises.
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