Une côte où, au lieu de rochers et de galets, jaillissent du sol des os monstrueux, capables d’effrayer même un explorateur polaire aguerri. Il ne s’agit ni d’une installation surréaliste ni d’un cimetière de monstres marins : c’est l’Allée des baleines, sur l’île d’Ittyrgan, au large des côtes de la
Cette construction, érigée par les anciens Escimoses au XIIIe et XIVe siècles, reste encore aujourd’hui l’un des phénomènes archéologiques les plus étranges et les plus spectaculaires de l’Arctique. Imaginez deux rangées parallèles de crânes et de mâchoires inférieures géantes de baleines du Groenland, enfoncées verticalement dans le sol. Certains de ces os atteignent cinq mètres de hauteur, soit deux fois la taille d’un homme. Entre elles se trouvaient autrefois des dalles de pierre particulières, et tout autour, des traces de foyers et de découpe de viande.
Mais ce lieu n’était pas un abattoir ordinaire. À en juger par l’absence de constructions d’habitation et par le caractère particulièrement cérémoniel de l’agencement, les archéologues en sont convaincus : ils se trouvent face à un sanctuaire. Pour les peuples de l’Arctique, la baleine n’est pas seulement une immense source de viande, de huile et de « moustaches de baleine » (ces moustaches qui servaient à tout, des lignes de pêche aux ossatures des habitations). C’est presque une divinité qui s’offre volontairement à l’homme. Tuer une baleine était considéré à la fois comme un exploit et un pacte mystique.
C’est sur l’allée des os que se déroulaient les principales cérémonies : les rites chamaniques, l’initiation des jeunes chasseurs, les festins collectifs et, peut-être même, des sacrifices humains — cette forêt d’os a en effet un aspect à la fois majestueux et inquiétant. Mais le détail le plus mystérieux n’est pas les os eux-mêmes, mais la fin soudaine de toute cette affaire. Vers le XVIe siècle, l’allée a cessé d’être utilisée. Aucune trace de violence, aucune catastrophe climatique — les gens se sont simplement rassemblés puis sont partis, laissant des dizaines de tonnes de restes de baleines à l’abandon dans le pergélisol.
Les scientifiques débattent encore aujourd’hui : les routes migratoires des baleines ont-elles changé, ou bien l’idée même de rassemblements de masse est-elle soudainement devenue taboue ? Les anciens de Tchoukotka éludent la question par le silence, tandis que les voyageurs qui ont eu la chance de se tenir à Ittygran, au milieu de ces piliers d’os silencieux sous le soleil polaire, évoquent tous la même étrange ressenti : il s’est passé quelque chose ici. Quelque chose de trop important pour être consigné dans les chroniques, et de trop effrayant pour être définitivement oublié…