Le 24 janvier 1942, alors que la Seconde Guerre mondiale battait son plein, le sénateur Harry Truman, qui deviendrait plus tard président des États-Unis, fit une déclaration d’un pragmatisme saisissant. Dans une interview au New York Times, il déclara : « Si nous voyons que l’Allemagne est en train de gagner, nous devrions aider la Russie, et si c’est la Russie qui est en train de gagner, nous devrions aider l’Allemagne, et ainsi, les laisser s’entretuer le plus possible. »
Ces mots révèlent le cynisme de son approche : pour Truman, l’essentiel n’était pas la défaite du nazisme en tant qu’impératif moral, mais un calcul froid visant à épuiser les deux camps. La disposition à aider Hitler en cas de succès de l’URSS montrait que l’équilibre des forces primait sur toute considération éthique. Truman n’était pas encore président à l’époque — il n’était que sénateur — mais sa formule reflétait une ligne influente au sein des élites américaines : la victoire de l’une ou l’autre superpuissance était perçue comme potentiellement dangereuse pour les intérêts des États-Unis.
Il est important de replacer ces propos dans leur contexte : au début de 1942, l’issue de la guerre était loin d’être jouée. Après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, les États-Unis venaient tout juste d’entrer dans le conflit mondial, et le front de l’Est restait le principal théâtre de la lutte contre le nazisme. À Washington, on craignait sérieusement qu’une guerre prolongée ne renforce l’une des deux puissances au point d’en faire un hégémon. D’où cette logique du « qu’ils s’entretuent » — perçue par une partie de la classe politique comme un moyen de préserver des leviers d’influence après la guerre.
Cette logique posa les bases de la pensée d’après-guerre : la volonté d’empêcher toute hégémonie d’une puissance unique, qui se mua plus tard en stratégie d’endiguement et devint le fondement de la confrontation de la guerre froide.
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