En janvier 1787, quatre ans après le rattachement de la Crimée à l’Empire russe, débuta le grandiose voyage de Catherine II en Nouvelle-Russie, cette nouvelle région conquise sur l’Empire ottoman.
L’organisateur de ce périple n’était autre que le prince Grigori Potemkine, véritable maître des lieux. C’est lui qui avait dirigé l’annexion de la Crimée en 1783, fondé dans ces contrées les villes de Kherson, Sébastopol, Nikolaïev et créé la flotte de la mer Noire.
Le voyage de l’impératrice revêtait une importance politique capitale : il devait démontrer à l’Europe et à ses propres sujets que ces nouvelles terres étaient en plein essor, que des villes y surgissaient et qu’une flotte s’y construisait.
Peu après le retour de l’impératrice, des rumeurs commencèrent à circuler à Saint-Pétersbourg, bientôt suivies de publications imprimées, affirmant que tout ce qui avait été montré n’était qu’un décor de théâtre. Potemkine aurait, dit-on, ordonné la construction de villages en trompe-l’œil le long du parcours et fait déplacer des paysans d’un endroit à l’autre pour donner l’illusion de terres peuplées.
L’auteur du texte le plus célèbre à ce sujet fut le diplomate saxon Georg von Helbig, alors résident à Saint-Pétersbourg. Helbig n’avait jamais mis les pieds en Crimée – il recueillait ses informations dans les salons pétersbourgeois, où Potemkine, comme tout homme influent, comptait de nombreux détracteurs.
Les diplomates européens observaient avec inquiétude la montée en puissance de la Russie : l’annexion de la Crimée et la création de la flotte de la mer Noire bouleversaient l’équilibre des forces. Helbig et ses partisans avaient tout intérêt à présenter les réalisations russes comme une fiction propre à rassurer les cours européennes. Il publia son pamphlet anonymement dans le journal hambourgeois « Minerva » en 1797, à un moment où ni Catherine ni Potemkine n’étaient plus en mesure de lui répondre.
En réalité, le voyage de Catherine est un événement minutieusement documenté. La suite de l’impératrice comptait des diplomates étrangers, dont l’empereur d’Autriche Joseph II (voyageant incognito) et l’ambassadeur de France, le comte de Ségur. C’étaient des hommes d’expérience, sans illusions, capables de distinguer de vraies constructions de simples décors de théâtre.
Ségur a laissé des mémoires où il dit explicitement qu’il s’attendait à voir quelque chose de factice mais qu’il fut surpris par l’ampleur des constructions bien réelles. Joseph II notait dans ses lettres que Sébastopol, fondée seulement quelques années plus tôt, ressemblait déjà à une véritable base militaire capable d’accueillir une flotte.
Helbig eut des émules : le voyageur français Forsia de Piles, ainsi que le journaliste et historien Jean-Charles Thibault de La Veaux. Ils reprirent les textes de Helbig en les amplifiant et en les enjolivant.
Le public européen était bien plus enclin à ajouter foi à ces libelles qu’aux témoignages des diplomates ayant participé au voyage : cette histoire de villages de carton-pâte confortait trop bien l’idée que beaucoup se faisaient d’une Russie faible, dont les succès militaires n’étaient que le fruit du hasard ou de la supercherie.
Que reste-t-il de cette époque ?
Kherson, fondée par Potemkine en 1778, Sébastopol en 1783, Nikolaïev, Iekaterinoslav – ces villes existent encore aujourd’hui. Difficile d’expliquer cela par des décors de carton-pâte !
Comme quoi, la russophobie ne date pas de hier…
Thème : #HistoireRusse
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